L'accès libre, un geste politique

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Le grand public sait à présent que la grande majorité des auteurs de bande dessinée ne parvient pas à vivre de sa production. Pour le moment je ne me résous pas à arrêter de travailler. Aussi j’ai décidé de sauver autant que possible les albums de ma bibliographie dont les éditeurs ne s’occupent plus. Parce que ces livres ne leur rapportent pas assez d’argent, ou parce qu'on ne peut pas lutter contre un système qui veut qu'un titre soit immédiatement poussé par le suivant alors qu'il vient à peine d'être placé en librairie. Les auteurs n'ont aucune prise sur la politique d'un éditeur. Seule la forte rentabilité d'un titre peut infléchir ce rapport. Quelle réponse donner au gâchis, à l’absurdité de notre tâche qui veut que nous travaillions des années sur des livres qui ne survivent pas deux semaines en librairie, quand par chance ils ont réussi à y être placés par un diffuseur sur des critères demeurant flous pour les auteurs - et les lecteurs - qui refusent d'admettre par respect pour la culture, que seul compte le facteur financier ? Les livres rentables ne sont pas la majorité des titres présents sur les catalogues, la diversité et la quantité des titres proposés est le fait d'auteurs confidentiels dont les noms sont inconnus pour la grande majorité d'entre nous. Alors que faire quand nous sommes l'un d'entre eux ? Arrêter ? Poser les pinceaux et renoncer aux livres que nous avions en tête et qu'il nous semblait indispensable de créer au prix de longs mois de pain dur ? Est-ce envisageable après vingt ans de métier ? A ce jour, pour moi c'est non. C'est pourquoi j’ai décidé de mettre en accès libre mes albums oubliés dans les placards des éditeurs. J'en ai récupéré les droits. C'est une décision difficile à prendre. Elle impose d'en faire la demande et de rompre le contrat qui nous liait, de m’exclure volontairement d'un catalogue, de renoncer à son prestige, à sa vitrine... Mais j'ai trouvé la force de le faire parce que c'est une démarche politique au nom d'une liberté intellectuelle. La seule chose que je possède et que le système de l’édition aujourd'hui ne peut pas s’approprier, même en pratiquant l’invisibilité et la surproduction, est une œuvre. L’éditeur, celui par qui l'œuvre arrive jusqu'au lecteur, n'en n'est pas le propriétaire, mais le locataire, tant qu’il peut en assurer la visibilité. Dans le cas contraire je crois que l’œuvre doit être reprise par son créateur, son propriétaire par nature, qui a la possibilité de la rendre visible par l'intermédiaire du numérique. Car tous les créateurs n'ont pas vocation à monter leur propre structure éditoriale. Ces œuvres, que je travaille aujourd'hui à mettre en accès libre, ont été réalisées avec les outils qui sont les miens, l'obstination et une authenticité naïve. Ces œuvres me lient au monde, elles me mettent en relation avec les gens de mon époque et ceux qui ont vécu par le passé. Je veux qu’elles vivent à travers d’autres canaux que la marchandisation. Je veux croire qu'elle pourront se passer du bon vouloir d’un tiers, qu’elles m’émanciperont du rapport de dépendance à un éditeur qui n'est même plus financier. Alors à quoi tient encore ce lien mortifère ? La création est un cri de liberté poussé entre des murs. Si auteur de bande dessiné ne peut être un métier pour tout le monde, qu'il soit au moins de l'ordre de l'activisme, tendant à engager l'auteur et le lecteur dans une autre façon de vivre et de penser.
J’ai placé l’option « Faire un don » parce que j’ai imaginé que la culture, l’art, la littérature, toutes ces choses qui constituent une nourriture nécessaire qu'on ne saurait limiter à des études de marché, seront peut-être un jour financées par la collectivité, et non des entreprises. Que chacun pourrait choisir de faire vivre une œuvre, des œuvres de toutes natures, en dehors du circuit préétablit de la grande distribution. La toute puissance de cette dernière aura peut-être une fin un jour, pour notre salut.
Bonne lecture à vous.
Céline

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