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Affichage des articles du mars, 2019

Bande dessinée et climat

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Nous, auteurs BD, quelle est notre position dans la transition énergétique ? Je suis sûre que nous ne doutons pas de la fin du monde, quant à la fin du mois c’est une question que nous connaissons bien. Plus de 30% d’entre nous crèvent la dalle (pour appeler un chat un chat) et ce phénomène ne se produit pas à la fin du mois, mais entre deux contrats d’éditions comme on le sait largement aujourd’hui. Malheureusement ce débat reste cantonné dans le pré carré de nos problèmes internes et, au contraire de ce qu'on aimerait croire, il n'ébranle pas l’ensemble de la chaîne du livre et interpellent seulement les quelques lecteurs dotés d'une véritable éthique à l'égard de leur objet de passion. Soyons honnêtes, cette précarité nous concerne avant tout, nous, auteurs. Aujourd'hui et de plus en plus la question de notre avenir demeure ; pas seulement en tant qu’artistes mais également en tant qu'humains, comme tout le monde. Bien sûr, nous nous battons

Dans la lune

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Avec mon père, on souffle sur des barbes de boucs dans le jardin de l’hôpital. Le matin même, Cécile m’a confié les derniers éléctroencéphalogrammes avec la consigne d’en prendre soin. Au début du printemps, le vaste parc aménagé près du parking est clairsemé de pâquerettes ; la verdure, dit-on, atténue l’anxiété. J'ai huit ans, le malaise que m’inspire le hall d’entrée et ses malades, sentinelles enfumées malgré un lourd matériel d’assistance respiratoire, ne faiblit pas avec les mois. Je viens ici depuis trois ans pour me prêter à des séances bi-annuelles d'enregistrements de mon activité cérébrale. Le rituel se répète : Nous passons à la librairie de l'hôpital acheter des bandes dessinées et des bonbons ; ces bandes dessinées qu'on vend au rez-de-chaussée ne sont pas honnêtes : emballées sous un film plastique elles laissent voir une couverture en couleur, et une fois le sachet arraché, je m'aperçois que leur contenu est en noir et blanc. Les premiers temps, mon

Cécile part.1

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On respire dans les couloirs de l’hôpital une odeur entêtante de fièvre et de désinfectant. De maigres silhouettes déambulent en robe de chambre et en chaussons, une main contre le mur ou cramponnée à un déambulateur ; certaines se figent au passage de Cécile ; elle cherche la chambre 810. La perspective du corridor, interminable, fait qu'elle s'enfonce entre des murs qui se resserrent. Les lieux produisent sur elle une altération de son rythme cardiaque et sur ses jambes des signes de défaillance. Pour autant la cadence de ses pas est constante. Elle n'attire pas l'attention, personne ne la voit, les regards alentour sont dans le vague. Malgré elle Cécile perçoit le détail d’un visage capté au hasard, et devine sous la peau translucide les fortes doses de neuroleptiques et de calmants convoyées par les réseaux veineux. L'hôpital psychiatrique, sanctuaire pour des malades énigmatiques, lui demande une capacité de contrôle inhabituelle sur sa respiration, mais égal

Cécile part.2

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Le soir, se représentant la potentielle dégradation physique de Michel, la distance à effectuer en voiture jusqu’à l’hôpital, la circulation en centre-ville, les innombrables manœuvres pour trouver une place sur un parking bondé, Cécile cède à la panique. De sa base où il était en charge elle arrache le combiné téléphonique pour appeler sa voisine. Marie-France, très amicalement, accepte de l’accompagner à l’hôpital des Tilleuls le lendemain. La voilà à présent dans le vaste couloir qui mène à la chambre 810. Marie-France escorte sa voisine affolée, qui ne porte pas de chaussures à talons cette fois, mais des bottines, beaucoup moins bruyantes dans les lieux à forte résonance. Par ce choix vestimentaire Cécile pensait allier à son désir de discrétion un calme nécéssaire à ménager sa migraine, elle n'avait pas prévu le couinement des semelles de crêpe sur le sol vitrifié, néanmoins, il se révèle préférable à ce foutu claquement... Marie-France, qui n’est pas du genre à porter des t

Cécile part.3

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Les voilages aux fenêtres de la cuisine sont immobiles. Les bords de la cuisinière nettoyée avec soin renvoient une vive lumière d'été, blanche et sans nuances. Elle rampe sur le sol aux tomettes bleues, sur l’évier et sur le voilage fait-main qui dissimule les produits ménagers. Michel se revoit debout, maigre et timide, anéanti par le discours poissard de son père qui dégrafe une fois encore, sa boucle de ceinture. Il se souvient que ses chaussures étaient des enclumes et qu'il était incapable de bouger. Il aurait pu se sauver, mais il se laissait insulter et battre. Etait-il déjà fou ? Qui se laisserait traiter ainsi ? Son père frappe avec la boucle ; Michel reçoit le coup dans les cuisses, osseuses et nues, puis dans les reins, et encore sur le dos ; il ne bouge pas. Replié sur lui-même il imagine se protéger. Quand les coups cessent, il attend encore qu’on lui dise : « Dégage ! ». Il monte l’escalier en nage, haletant, et dans sa chambre, l’esprit confus il cherche à com

Cécile part.4 et fin

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A présent que Michel est interné à L’EPHAD, toutes ses affaires sont rangées chez Cécile, soigneusement, dans des cartons stockés au garage. Elle hérite de ses vieux vêtements, de ses papiers administratifs, de ses boutons de manchettes que le temps a écaillé, de ses bérets, des photos de sa femme... Curieusement, Michel n’en a conservé qu'une seule, épinglée au milieu de la multitude de photos de lui-même et qu’il a plaisir à regarder agrandies aux murs de sa chambre. Comme je travaille sur La Trahison du Réel j’interroge Cécile sur les documents qu’elle aurait pu trouver sur la vie de Michel : a-t-il laissé des écrits, des dessins ? Il était question à une époque de son goût pour les crayonnés, la fabrication de maquettes en allumettes, l’écriture... - Oui, me dit Cécile, il a laissé une lettre. - Ah ! Oui ! Je peux la voir ? - Non, je l’ai jetée. - Jetée !? Mais comment !? Où ? Il faut la récupérer ! - On ne peut pas, je l’ai brûlée. — Je crois n’avoir jama

Rêve : Gare et abîme

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J’étais avec un ami, Arnaud Floch, chez un couple d’amis commun, dans un appartement modeste mais très agréable, lumineux, décoré avec goût. Nous devions prendre un train dans une heure et, en attendant nous papotions autour d'un thé. Mon amie me parlait et j’étais distraite, je regardais ma montre sans arrêt, un long moment plus tard je compris pourquoi : Ce n'était pas la mienne. « Ma montre n’est pas de cette couleur» dis-je. Je la changeais et goûtais enfin un sentiment de quiétude. L’heure approchait de rassembler nos bagages et de partir ; nous avions vu large pour ne pas nous presser jusqu'à la gare. Avant de quitter l’appartement, je ne cessais de compter mes bagages, persuadée qu'il en manquait forcément un, deux, à moins que je n'ai oublié combien ils étaient au départ... (Nota : En ce moment je lis le manifeste sur les emballages de Tadeusz Kantor.) Tentant péniblement de rassembler mes sacs, je m’empêtrais dans mon inventaire et, j'essa