L'accès libre Si les auteurs sont sous dépendance d'un système éditorial, les œuvres, elles, peuvent être libres...

Le grand public sait à présent que la grande majorité des auteurs de bande dessinée ne parvient pas à vivre de sa production. Même si la Ligue des Auteurs Professionnels et autres organisations syndicales obtenaient des avancées significatives sur le statut d’auteur, nous serions très peu nombreux à bénéficier de cette mesure. Ce statut ne pourrait concerner que les auteurs sous contrat régulièrement avec des éditeurs ou autres acteurs culturels...

Les créateurs qui s’aventurent sur des chemins peu rentables, qui s’attèlent à l’exploration, à défricher des voies peu empruntées parce qu’ils s'approchent des branches artistiques éloignées de la bande dessinée ou du roman graphique, ou parce qu’ils demeurent tout simplement confidentiels en raison de leurs thématiques, de leur démarche - comme cela est souvent le cas dans le domaine du théâtre ou de la danse - ces créateurs-là ne bénéficieront jamais d’un statut parce qu’ils ne peuvent garantir ni rentabilité, ni réussite ; pas plus qu'ils ne peuvent quantifier leurs heures de travail, souvent bien supérieures à ce qu’exigerait la mise en place d’un statut.

Un créateur (quelque soit son domaine) travaille le jour comme la nuit, mange en travaillant, ne connait ni repos ni vacances ; et quand par malheur il doute, qu’il lui semble que tout le temps consacré à ses recherches ne l’a mené nul part, il s’écroule. A ce moment-là il peut rester improductif des semaines entières et en prise à des épisodes dépressifs. A ce moment-là il n'a aucun recours, il ne peu aucunement compter sur l'organisation sociale. Il est aisé de comprendre que créateur, artiste, auteur ne sont pas des métiers au sens où le conçoit le système libéral de notre époque.

Si les auteurs et créateurs devaient attendre après un statut pour se lancer ou poursuivre leur activité, ils disparaitraient purement et simplement. Seuls survivraient les artistes à potentiel médiatique, rentable.
Quand je rêvais d’être artiste, à quinze ans, au moment où j’ai pris l’école en grippe (et ce à quoi elle me destinait), je me suis construite avec mes propres lectures, principalement des biographies d’artistes que j’empruntais dans la bibliothèque de mon père. Plus tard je les achetais à bas prix préférant me priver de vêtement neufs, de repas ou de cigarettes… Je nourrissais mon esprit avec des vies passées. Les peintres, souvent des enfants de bonnes familles,  avaient trahi le pacte familial pour vivre au jour le jour, mus par la passion de l’art, l’obsession d'exister dans la peinture, le refus de la compromission… et je pensais que je pourrais mener une vie dans ce genre-là. J'étais naïve et je n'avais pas pris en compte le changement d'époque. L’art, la création n'étaient pas pour moi synonymes de gain, de salaire, d’indemnité, de statut. Pourtant, comme tout artiste je rêvais d’en vivre, simplement pour continuer de créer et pour jouir d’une reconnaissance sociale. Je n’ai jamais rêvé de gloire car cette notion ne collait pas avec ce que croyais être l'art. L’artiste devait avoir une certaine indifférence pour lui-même et pour son œuvre, être capable de mourir pour elle. Vision très romantique avec le recul...

Nous sommes incapables de mourir si nous nous accrochons à quelque chose. L’art est tout pour l’artiste et pourtant l'objet de son existence doit s’envoler. Un jour l’artiste meurt et c’est bien ainsi, la vie est d’une terrible simplicité.

Modigliani n'aurait sans doute pu exister de nos jours. Pourtant son absence dans l'histoire de l'art est inconcevable pour les peintres de la figure humaine. Comme il a dû se défendre en son temps nous devons nous défendre aujourd'hui. 

Construire sa vision de l'artiste au XXI ème siècle sur la vie d’artistes du XIX ème est inconscient, téméraire, naïf. Alors que faire ? Comment poursuivre l’œuvre sachant qu’elle ne pourra jamais exister comme je l'ai rêvée enfant ?

Remarquez, depuis le début de ce texte au sujet de l’art et des créateurs, le mot Liberté n’est pas apparu une seule fois, sauf dans le titre à la suite du vocable Accès.

La liberté est la première motivation d’un artiste. Pourtant il est exclu de toutes les négociations en cours avec le gouvernement ou le Syndicat National de l'Edition.

La liberté n’est pas un facteur rentable, elle n'est pas à prendre en compte. Personne ne paiera pour la liberté des choix artistiques du créateur, personne n’assurera un statut à cette liberté comme à l’échec potentiel induit par tous travaux de recherches.

Bénéficier d’un statut d'artiste équivaut à devoir rendre des comptes. De quels ordres ? Justifier d’un temps passer à l’œuvre, en terme d’horaires aussitôt transformées en tarifs/horaires. Justifier des projets qui ont abouti à des publications à compte d’éditeurs - car les publications à compte d’auteurs sont exclues des critères d’éligibilité aux demandes de bourses ou d’aides à la formation... courir après le cachet au même titre que les intermittents du spectacle, accepter tout et n’importe quoi pour conserver son statut dont on ignore à ce jour quels droits sociaux il ouvrirait à ses bénéficiaires…
Les statuts professionnels sont indispensables dans la société dans laquelle nous vivons. Que les artistes/auteurs soient tenus d’obtenir un statut pour vivre dans cette société montre à quel point ils n’y ont pas leur place.
Pour la grande majorité des auteurs qui ne pourrons pas prétendre à un statut parce que leurs ouvrages ne se vendront pas en librairie, il faudra trouver une autre façon d’exister.

Après tout créer c’est créer un mode de vie, imposer son existence et celle de son travail, sa proposition d’un monde en réponse à un monde qui nous est livré en kit. Comme beaucoup d’autres artistes, je cherche, moi aussi dans mon coin comment continuer. Comment partager avec les lecteurs et les spectateurs des images pour s’évader. Je ne me résous pas à arrêter pour cause de conditions de travail trop difficiles. J’ai la chance d’être soutenue par mon compagnon, aussi jeter l’éponge serait impardonnable. Pourtant j’y pense très souvent. Puis je reprends mes pinceaux et regagne inlassablement ma table à dessin ou l’espace de ma toile. Aujourd’hui j’ai décidé de sauver par le numérique certains albums de ma bibliographie auxquels je tiens comme aux années de ma vie que je leur ai consacrées.

On ne peut pas lutter contre un système qui veut qu'un titre soit immédiatement poussé en librairie par le suivant alors qu'il vient à peine d'y être placé. Les auteurs n'ont aucune prise sur la politique d'un éditeur. Seule la forte rentabilité d'un titre peut infléchir ce rapport. Quelle réponse donner au gâchis, à l’absurdité de notre tâche qui veut que nous travaillions des années sur des livres qui ne survivent pas deux semaines dans les lieux de ventes ? Quand par chance ils ont réussi à y être placés par un diffuseur sur des critères demeurant flous pour les auteurs et les lecteurs ?

Nous refusons d'admettre, par respect pour la culture, que seul compte le facteur financier et pourtant…
Les livres rentables sont visibles mais ils ne sont pas la majorité des titres présents sur les catalogues. La diversité et la quantité des titres proposés est le fait d'auteurs confidentiels dont les noms sont inconnus pour la grande majorité d'entre nous. Que faire quand nous sommes l'un d'eux ? Poser les pinceaux et renoncer aux livres que nous avions en tête, que vous rêvions de réaliser même au prix de longs mois de pain dur ?

Et surtout, est-ce envisageable au bout de vingt ans de métier ?
Pour toutes ces raisons je mets en accès libre mes albums abandonnés dans les placards des éditeurs. J'en ai récupéré les droits. C'est une décision difficile à prendre. Elle impose d'en faire la demande, de rompre le contrat qui nous liait, de m’exclure volontairement d'un catalogue, de renoncer à son prestige, à sa vitrine... 
Mais j'ai trouvé la force de le faire au nom de ma liberté d’artiste. 

Ce que le système de l’édition aujourd'hui ne peut s’approprier, même en pratiquant l’invisibilité, l’oubli et la surproduction, est une œuvre. L’éditeur, celui par qui l'œuvre arrive jusqu'au lecteur, en est le locataire tant qu’il peut en assurer la visibilité. 
Tous les créateurs n'ont pas vocation à monter leur propre structure éditoriale. La création est un cri de liberté poussé entre des murs blindés. Si auteur de bande dessiné ne peut être un statut alors qu'il soit un activisme, qu’il tende à engager l'auteur et le lecteur dans une autre façon de rêver et de penser les arts graphiques et la lecture.

Céline Wagner

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